Proto-idée · résidence artistique du JRC « Decoding Depression » · Ispra, 2027
E la nave va
Un navire dessiné en coupe. Ce qui pèse sur une vie est arrimé sous la ligne de flottaison ; ce qui la soutient flotte au-dessus. La ligne monte et descend avec chaque contribution et avec les courants qui déplacent toute la flotte à la fois. Le titre, emprunté à Fellini, est aussi ma phrase sur ma propre condition : ma pratique artistique me maintient à flot et fait avancer le navire.
La flotte interactive
Six navires, un par domaine de la vie : études, travail, famille, loisirs, relations et accès numérique. Les charges et les soutiens arrivent avec leur nom, les six navires se fondent en un seul et les statistiques grandissent en direct. On peut filtrer par âge, situation et handicap, ajouter une charge, un soutien ou un courant nouveaux, et comparer deux scénarios pour 2040. Toutes les données de ce prototype sont inventées.
Comment lire le navire
- Charges
- Des caisses sous la ligne de flottaison. Ce qui pèse sur chaque personne dans un domaine de sa vie, même quand ce n’est pas sa faute : un licenciement, un logement inondé, la solitude, une dispute avec son ou sa partenaire.
- Soutiens
- Des bouées au-dessus du pont. Ce qui maintient une vie à flot : les amis, une bonne équipe, une journée à la campagne, aller au cinéma, quelqu’un qui aide pour les démarches.
- Courants
- Ce qui déplace toute la flotte à la fois : une crise économique, une pandémie, une guerre, une canicule dans toute l’Europe. C’est la polycrise. Le critère n’est pas de savoir si quelque chose dépend de nous, mais s’il arrive à une personne ou à tout le monde : si c’est ton logement qui est inondé, c’est une charge ; si le climat se dégrade pour tous, c’est un courant.
- Ligne de charge
- La marque de Plimsoll, rendue obligatoire sur les navires britanniques par le Merchant Shipping Act de 1876 pour éviter les naufrages dus à la surcharge. Ce fut une loi, défendue par le député Samuel Plimsoll. Les décisions politiques ne sont pas la mer : elles sont la règle qui fixe quelle charge est sûre. Ici, la ligne demande où se situe la charge sûre d’une vie, et qui doit la peindre. Elle ne note personne.
Méthode : les trois I
Je lis l’environome du JRC comme une dramaturgie. Les environnements personnels, sociaux, bâtis, naturels et numériques sont des acteurs qui interagissent, interviennent et impactent le cours de la comédie humaine. Ces trois verbes sont aussi ma manière d’aborder la résidence : interagir avec les chercheurs et leurs données, intervenir par l’œuvre et avoir un impact sur la prévention.
Sous la prévention bat la question que le navire ne cesse de poser : combien une vie peut-elle porter avant de chavirer, et qu’est-ce qui la retient de sombrer ?
Partir des données
L’œuvre part d’InDepDash, le tableau de bord du JRC qui compte combien d’articles scientifiques relient la dépression à chaque facteur de l’environnement. Parmi ses 153 609 articles, la lumière naturelle apparaît dans sept et les catastrophes naturelles dans 7 863. Cela ne veut pas dire que la lumière compte moins, seulement qu’elle a été moins étudiée. Le tableau de bord lui-même prévient que le nombre d’études n’est pas la seule mesure de l’importance. Compter n’est pas peser.
Le navire serait chargé à partir de trois sources et montrerait la distance, et la dissonance possible, entre elles :
- Ce qui est étudié : le nombre de publications d’InDepDash.
- Ce que les gens déclarent : l’enquête du JRC lui-même sur la santé mentale, si elle peut être partagée.
- Ce qui est vécu : les contributions anonymes d’un groupe volontaire du personnel d’Ispra.
En parallèle, je tiendrais un registre des omissions : tout ce que les gens apportent et qui n’entre dans aucune catégorie du JRC, comme « démarches uniquement en ligne » ou « une dispute avec mes grands-parents ». Pour les chercheurs, il montre ce qui manque à leur classification. Il prolonge le travail commencé lors de l’atelier du JRC à Bruxelles en juin 2025.
Participation et éthique
Avec l’accord du comité d’éthique, toute personne de l’équipe pourrait faire autant de contributions qu’elle le souhaite : une courte phrase sur quelque chose de son environnement qui la tire vers le bas ou qui la porte, le domaine auquel cela appartient et, si elle le veut, une large tranche d’âge, une situation et le fait d’avoir ou non un handicap ou d’être neurodivergente. Chaque contribution devient une caisse ou une bouée.
- Anonymes et volontaires, sans noms, sans témoignages et sans données médicales.
- Les contributions s’ajoutent en ligne ou sur des ordinateurs dédiés à Ispra, sans possibilité d’effacer ce qui s’est accumulé.
- On peut choisir un mot dans la liste ou en proposer un nouveau. Les nouveaux mots sont lus par une personne avant d’apparaître, au cas où quelqu’un écrirait quelque chose qui l’identifie, comme un nom ou un lieu précis.
- Tout groupe de moins de dix contributions est masqué dans les statistiques, pour que personne ne puisse s’y reconnaître.
- Les catégories de handicap suivent l’article 1 de la Convention des Nations unies relative aux droits des personnes handicapées (physique, mental ou psychosocial, intellectuel, sensoriel), la définition qu’utilisent la Commission européenne et la loi espagnole. La neurodivergence figure à part car, pour être reconnue officiellement, elle doit entrer dans l’une de ces catégories.
- L’accès numérique est un domaine à part entière : pas de connexion à la maison, des sites et des formulaires difficiles à utiliser, des rendez-vous uniquement en ligne. Recueillir des contributions en ligne ne doit pas exclure celles et ceux qui ont le plus besoin d’être entendus ; c’est pourquoi une voie accompagnée est toujours maintenue.
Six mois, trois moments
- Avril · travail en cours
- Le navire en fonctionnement, présenté à l’équipe : une création numérique programmée qui se transforme en direct à mesure que les contributions arrivent.
- Mai · deuxième tour
- Les mêmes personnes voient ce qui a été recueilli et choisissent ce qui les aiderait le plus : quelles charges alléger ou supprimer, quels soutiens renforcer.
- Juin · œuvre finale
- Une projection audiovisuelle racontée par ma voix, dans laquelle le navire se charge et s’allège avec tout ce qui a été recueilli et se termine sur deux navires possibles en 2040 : l’un si rien ne change, l’autre si les lignes de charge sont respectées. L’accompagnent une conversation avec l’équipe, une note d’une page pour les politiques publiques et une version numérique portable pour les écoles, les centres de santé, les hôpitaux, les centres de jour pour personnes âgées, les associations et les quartiers.
Pourquoi 2040. Deux raisons qui coexistent : c’est l’horizon de l’objectif climatique de l’UE, et c’est l’horizon d’une génération, puisque les écoliers d’aujourd’hui seront alors adultes. Les navires de 2040 sont une répétition du futur, pas une prédiction, ce qui correspond au travail sur les scénarios que mène l’EU Policy Lab.
À qui s’adresse la question
Le JRC est le service scientifique de la Commission européenne, et cette résidence associe son unité Santé numérique, l’EU Policy Lab et le Centre d’études avancées. La question de l’œuvre, ce que pourrait signifier une ligne de charge pour le logement, la lumière naturelle, les conditions de travail, l’école ou les écrans, est destinée à voyager des chercheurs vers celles et ceux qui conçoivent les politiques de santé, d’éducation et du numérique.
Pourquoi cette œuvre, à partir de moi
Je vis avec une dépression chronique depuis de nombreuses années, et c’est ma pratique artistique qui me maintient à flot. Mon syndrome d’Asperger et mon handicap de 67 %, officiellement reconnu, façonnent ma manière de percevoir le monde : ramifiée, latérale, attentive à la répétition et à la contradiction. Plusieurs moi coexistent en moi : l’artiste, l’enfant qui a grandi entre les îles Canaries et le Sahara occidental, l’homme prêt à aimer et à prendre soin, la personne handicapée et neurodivergente, celui qui vit avec une dépression chronique. La dépression peut faire taire certains d’entre eux, laisser l’un prendre toute la place, ou réduire l’avenir à une seule perspective, parfois sombre, parfois lumineuse. Je traite cette pluralité comme un environnement à part entière.
La dépression n’est ni un lieu romantique à habiter ni un échec privé : elle se vit au sein d’environnements, de politiques, de relations et de gestes de soin. Je veux une œuvre qui le montre avec des données, avec la prévention pour but, et qui nous émeuve encore pendant que nous regardons le navire se transformer.
Documents
Sources consultées
- JRC · Appel à candidatures pour une résidence artistique « Decoding Depression » (Open Call, 17-09-2026)
- JRC · Decoding Depression: Exploring the Environome Across Life Course (JRC139918)
- JRC · Decoding Depression and Environmental Influences (JRC140039)
- JRC · InDepDash, tableau de bord dépression et environnement (données au 7 août 2025)
- YouthDMH · Webinaire du JRC « Decoding Depression: Exploring the Environome Across Life Course » (9 juillet 2026)
- JRC · Lancement de l’enquête du JRC sur la santé mentale
- Nations unies · Convention relative aux droits des personnes handicapées, art. 1 · Commission européenne, « Personnes handicapées »
- Royaume-Uni · Merchant Shipping Act de 1876 (ligne de charge obligatoire, « ligne de Plimsoll »)